Oui c’est là que l’ange a embouti ma hanche, si vous voulez savoir, Jefferville, mais vous, vous savez et je ne sais pas comment. Je me rends soudain compte qu’il ne sert à rien à cet instant précis de me taire, pas plus qu’il ne sert de parler. Jefferville a lu dans mes pensées.
— Les Black Rajahs, murmure-t-il.
J’ai un frisson. Il connait même leurs noms.
— Les Black Rajahs sont la plaie des citarchies. Les ombres de l’ombre, fait Kraziermik dans un souffle.
Je tourne la tête vers lui. Il s’est levé, accroché à un arceau de sécurité comme la barge puissante dévie légèrement sa trajectoire dans l’eau noire. Il scrute les abords du canal comme s’il craignait d’y voir surgir une apparition. Tout d’un coup, l’immense flèche qui marque le centre de la zone apparait éclairé de plein fouet par le drone.
— C’était là, oui. Précisément à cet endroit.
J’ai le souffle court. Je me lève en m’agrippant à l’épaule de Marta. Chaque instant, chaque centimètre carré me reviennent en mémoire. Je fixe le terrain torturé par les viscères d’acier de l’antique cité désagrégée. Je me revois courir jusqu’au pied de la flèche, épuisé, lacéré par les filins et les carcasses calcinées. J’étais poursuivi, oui, par les ombres de l’ombre. Sans comprendre d’où pleuvaient les décharges électriques. Sans rien percevoir d’autres que des contours obscurs, des formes semi-opaques dans le crépuscule et qui semblent se mouvoir à une vitesse inhumaine, me dépassant, m’enroulant, me bousculant de leurs seules présences alors qu’aucune ne me touche. Seules les décharges. La flèche gigantesque me surplombe. J’entrevois les marches d’un escalier qui monte vers les échelles de fer aux barreaux tordus qui s’enfoncent dans le noir de l’édifice en ruines. Je disparais dans ce noir. Un instant je me crois hors d’atteinte. Mais quelque chose s’agrippe à moi. Je cherche à me dégager. C’est mon vêtement qui est accroché. Je m’arrache de cette prise. Je m’enfonce encore vers des barreaux que je trouve à tâtons. Je grimpe à pleines mains. Une ombre m’attrape un mollet. Cette fois elle est bien réelle, des mains s’agrippent. Je me débats. Je donne des coups de ma jambe libre. La pression cède un instant. Barreaux vers le haut. Des épissures d’acier me déchirent la paume, je sens le sang. Des mains à nouveau autour de ma cuisse. Des bras qui me paraissent minces comme des bras d’enfant m’enserrent la jambe. Ma chute, notre chute dans le vide de l’intérieur de la flèche. La chute d’un ange, Jefferville, la chute d’un ange.
© Christian Gatard, à la semaine prochaine








