Derrière le petit palais, des luminaires éclairent le canal étroit et sombre qui borde le parc de Gloskam. Cette partie de la résidence est surveillée jour et nuit. Le canal est sensé être un passage public mais aucune embarcation ne peut l’emprunter sans être fouillée de fond en comble par les services de sécurité qui eux-mêmes ont un accès restreint à l’intérieur du périmètre de Gloskam. A cet endroit, le canal est bordé par un mur de pierre rehaussé de barbelés numériques reliés aux tours de contrôle. La sécurité est à peu près assurée. Gloskam est un ghetto parano. Confirmation. Comme les pigeons qui surveillent notre progression et qui sont eux-mêmes connectés à la tour de contrôle. Le personnel de la salle d’hôtes nous accompagne jusqu’au quai où attend une barge couverte aux couleurs de l’Abbaye. Le pilote porte l’uniforme rouge, serré et sobre des services spéciaux. J’entends des voies fortes derrière nous. Jefferville et Kraziermik apparaissent en contre-jour tranchant de leurs silhouettes noires les lumières de la salle du restaurant. Kraziermik arrive le premier, essoufflé.
— Nous devons vous accompagner. Nous devons savoir ce qui est arrivé à la Fondation.
Le ton est péremptoire, ne laissant pas place à protestation. Sa petite figure ronde. Ses mains agitées. Je m’y attendais un peu. Leur semblant de prostration après l’invite de Leïla ne m’avait pas laissé dupe. Le pilote qui a compris la situation. Il approche de sa bouche son minuscule micro-relais et engage une conversation rapide avec sa hiérarchie. Quelques secondes plus tard il hoche la tête, c’est oui.
Marta me devance dans la barge et je la suis vaille que vaille. De larges et confortables fauteuils en cuir nous accueillent. Kraziermik s’y laisse tomber lourdement enclenchant un roulis qui désarçonne une seconde Jefferville. Le vieil homme a du réflexe et agrippe un arceau de sécurité. A peine assis tous les quatre la barge démarre en puissance et en silence. Nous dépassons bientôt la zone de sécurité de Gloskam. Nous sommes dans le pire des mondes. Une trentaine de kilomètres sépare Gloskam et l’Abbaye d’Isaburg. Le pilote est sûr de lui. L’allure est vive. Le canal a été dégagé. L’autorité de l’Abbaye n’est pas encore fragilisée. La sera-t-elle ? Le paysage nocturne de chaque côté du canal semble normal. Les baraques de tôle sur pilotis se succèdent sans surprise. Des groupes d’enfants braillards passent devant les lampes tremblotantes des longues maisons tribales. Ça et là, la lumière bleue électrique d’antiques écrans de télévision indique une salle commune. Entre Gloskam et Isaburg les clans sont majoritairement sous la coupe de Phoros Ak dont l’emblème lugubre – un shaman pendu par le pied – danse au vent. Les gibets d’Ak marquent les possessions du meilleur ennemi de Leïla. Le bonhomme lui-même est une légende vivante comme en raffolent les pauvres diables qui s’amassent par légions dans ces marais urbains fétides. Phoros Ak tient sa gloire de son génie organisateur des émeutes qui bouleversent ou fécondent – allez savoir – le fragile équilibre de Big Black Banana à un rythme qui s’accélère. Les services spéciaux de l’Abbaye ont bien tenté de l’éliminer : Leïla n’est pas tendre quand son hégémonie est menacée, mais Ak est toujours resté insaisissable. Cela se sait, c’est le ferment de sa légende. Les gibets narguent l’Abbaye, ceux que nous observons dans un silence pensif depuis la barge, et tous les autres disséminés dans les poches âcres de la mégacité. De Liverpool à Gênes, sur le trajet du train en hyper vitesse de Big Banana Speed, la subversion organisée monte en puissance. L’affrontement entre l’Abbaye et les gibets est peut-être à l’origine de l’attentat. Si c’est le cas Leïla a perdu une bataille. Et moi aussi, absent, démantibulé, boiteux.
A mes côtés Marta écarquille les yeux. Ce n’est pas son pire des mondes. Elle réside dans la partie sud et ne connait rien des territoires que nous traversons. Ici tout n’est que désordre et dérive. Elle a peur sans aucun doute. Peut-être un peu rassurée par ma présence, alors que c’est plutôt l’inverse que je ressens. Son épaule-canne. Son sourire. Sa candeur attentionnée. Je ne suis pas plus rassuré qu’elle. Je ne m’aventure plus dans ces zones.
Je regarde Jefferville qui me scrute. Ses yeux ont une intensité un peu effrayante. Son regard n’est pas celui de nos premières rencontres dans l’allée. Il y a tout au fond une interrogation soutenue, l’arrogance a disparu. Elle avait déjà un peu lâché prise au restaurant, revenant parfois à la charge, sa seconde nature. Il n’a pas peur, il interroge, il attend quelque chose. Il laisse venir. Serait-ce quelque chose de paisible ? Il décroche pour scruter les rives du canal, puis revient vers moi :
— C’était ici ?
Je fronce les sourcils. Comment peut-il savoir ?
— Oui …
Un élancement de ma hanche le confirme. Derrière nous les baraques ont maintenant laissé place à des palissades, des clôtures hétéroclites qui évoquent des montagnes russes embouties pointant vers le ciel, des échelles immenses plantées dans des friches recouvertes de véhicules rouillés. Nous passons dans la zone de non droit absolu qui sépare le territoire d’Ak des premiers contreforts d’Isaburg. C’est un endroit particulièrement glauque et abandonné, hanté par des ombres. Le pilote accélère l’allure. Rien n’est sûr dans cette partie du voyage. Encore une dizaine de kilomètres. Les plus incertains. Le puissant faisceau du projecteur d’un drone de surveillance de l’Abbaye à cet instant balaie la rive. Le rayon de lumière crue accentue les formes déchiquetées des lambeaux d’édifices dont la vocation est incompréhensible. Soudain le rayon disparait remplacé par une lueur fulgurante qui déchire la nuit. Le drone a visé une cible. Une explosion au sol. Puis à nouveau le projecteur. Nous regardons sans rien voir. Sans rire dire. Sauf moi :
— Oui…
© Christian Gatard, à la semaine prochaine








