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L’HEURE : Dix-septième épisode : un banquet de conciliation

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dimanche 18 septembre 2011, par Christian Gatard
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Mais vous en savez quoi, Jefferville ? Je vois comme lui Leïla rendre à Phoros Ak ses courbettes obséquieuses. J’imagine sans difficulté le cynisme qu’elle y met. Je constate avec une admiration incrédule le sang-froid de cette femme devant l’homme qu’elle a fait rechercher pendant des années pour le mettre hors d’état de nuire. Ils sont à quelques mètres de nous et semblent nous ignorer. Ils me donnent surtout le sentiment de se tenir en respect. Les voilà qui s’écartent l’un de l’autre, chacun vers un pilastre. Un ordre a été donné : deux hommes s’approchent de nous à pas rapide, un de chaque camp.

A notre hauteur, ils nous font signe d’avancer. J’observe l’air goguenard de Jefferville. Le même homme que la pontianak tenait, elle aussi, en respect. Que j’avais vu foudroyé par la puissance mystérieuse de la statue. Imagine-t-il trouver une explication ? Je suis convaincu que cela seul l’intéresse. C’est ce qu’il vient chercher ici. Pourquoi pense-t-il être sur une piste ? Sommes-nous au cœur de la guerre asymétrique qu’il évoquait tout à l’heure ? Sommes-nous chez l’ennemi ? Leïla nous a fait venir parce que l’Abbaye avait été prise d’assaut. Par Phoros Ak ? Si c’est le cas, c’est quoi cette mise en scène ?

Nous passons entre le Maître des Gibets et l’Abbesse du Verbe sans qu’ils portent le moindre regard sur nous. Chacun fixe l’autre avec superbe, sourires glacés aux lèvres. Deux statues vivantes et immobiles, lui dans sa cape bleu nuit, elle dans sa toge rouge, qu’une même légère brise fait onduler. Deux regards électriques, deux puissances impassibles qui d’un même mouvement se rapprochent quand le porche est largement derrière nous et que nous sommes au centre de l’immense narthex. Il serait inutile, imprudent, de prétendre obtenir un signe de Leïla. Au devant de nous les immenses portes de bois de l’ancienne nef où elle a fait installer le siège de l’Agence du Verbe. Derrière ces portes le poste de commandes de l’Abbaye d’où Leïla dirige – dois-je dire dirigeait ? – Big Black Banana. De chaque côté le départ des deux escaliers monumentaux qui montent l’un vers les appartements de la Citarche et l’autre vers les cloîtres qui abritent l’administration de la Citarchie, le cœur du système de contrôle de Big Black Banana. Un couloir sombre mène vers l’ancien cimetière des moines, sous lequel commencent les souterrains qui abritent les collections de Jefferville. Cette vision aux côtés de l’antiquaire en personne me révèle combien j’avais jusqu’ici voulu ignorer la nature de ses relations avec Leïla. Etait-ce une naïveté de ma part ? Plutôt une indifférence quand cela n’avait guère d’importance. Pourquoi Leïla ne m’en a-t-elle jamais parlé ? Peut-être l’a-t-elle fait.

Le désordre tout relatif de mes réflexions n’est rien comparé à la confusion qui règne dans le narthex et les escaliers. Des dizaines d’hommes, des centaines sans doute, se pressent et s’empressent. Les uns grimpent les escaliers, d’autres en descendent et trébuchent. Des sacs de sable s’accumulent ici, des oriflammes hologrammatiques parcourent les voûtes, s’entrechoquant au dessus de nos têtes en faisant éclater des étincelles de pixels. Les moines-soldats de l’Abbaye – la garde rapprochée de La Citarche, inoffensifs et décoratifs survivants d’un temps révolu – se sont installés dans un coin et entament des chants grégoriens – l’indécrottable nostalgie de Leïla ! – tandis qu’un peu plus loin les joueurs d’une fanfare hétéroclite d’instruments à vent – qui ne peuvent être que les créatures d’Ak – déchirent le rythme lent des pre-miers. Arrive alors en rang serré une colonie d’adolescents – garçons et filles dépenaillés – qui portent des tables à tréteaux, des plateaux de mets fumants, des bouteilles de vins – autres créatures du Prince des Saltimbanques, autre sobriquet populiste d’Ak.

Des sièges de grande hauteur sont apportés sur lesquels prennent place les deux ennemis tandis que des tabourets moins confortables nous sont fournis. Je ne doute pas une seconde que cette mise en scène comique n’échappe pas à Leïla, pas plus qu’à Jefferville. Le sourire satisfait de Phoros Ak indique assez qui en est l’inspirateur. L’espace d’un instant mon regard croise celui de Leïla. Une certitude fulgurante : elle n’est dupe de rien, elle contrôle, elle me le fait savoir.

Pour autant je ne sais pas ce qu’elle contrôle – sinon peut-être ses dernières ressources d’humour. Depuis notre arrivée Marta est silencieuse, dans une tension intense, sur le qui-vive, je la sais nerveuse, à fleur de peau. Elle ne cesse de me tenir la main, tentant de réprimer un tremblement. Je devine sa peur. C’est une forme de concentration soutenue, contrôlée. Kraziermik est flasque. Ses mains pendent sans objet. Jefferville est, quant à lui, frétillant. Son regard balaie en permanence les espaces autour de nous. Une activité cérébrale ardente : le vieil homme a l’air d’avoir vingt ans de moins.

© Christian Gatard, à la semaine prochaine

dimanche 18 septembre 2011, par Christian Gatard
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