Que sera le monde dans 50 ans ? Cela paraît bien loin 50 ans alors qu’aujourd’hui le monde ne va pas bien et qu’il est difficile d’être optimiste en pensant à une évolution très favorable.
Notre civilisation si fortement technologique va à la rencontre de son destin. Elle a transformé une petite partie très favorisée du monde, les pays que l’on appelle développés, en un maillage très dense d’usines, de supermarchés, de casinos et d’abattoirs pour animaux, et l’autre partie en territoires de la misère, avec trois milliards d’humains disposant de moins de deux dollars par jour pour exister. Aujourd’hui la pression démographique est devenue écrasante devant des réserves naturelles qui s’épuisent et la course à la croissance infinie, poussée par une superstructure financière hégémonique, va à son effondrement mathématiquement si prévisible. En fait, la majorité des humains qui vivent sur cette planète sont encore aujourd’hui déracinés, malheureux.
Et il reste encore et toujours à l’homme, à cet homme qui habite les technologies omniprésentes, la recherche du sens de l’être des choses, ce qui lui donne sa valeur essentielle dans tout le vivant, à lui qui a seul en garde la temporalité du temps. Si les philosophes Grecs se fixaient pour objectif d’atteindre à la sagesse, les philosophes d’aujourd’hui, après un XXe siècle de fer, se focalisent sur le lien très complexe entre Soi, l’Autre et les Autres.
Une grande question reste toujours ouverte. Qu’est-ce, très précisément, que le système psychique qui permet à l’homme de produire des représentations signifiantes si adéquates au réel et des concepts si profonds, qui permet de prévoir et déployer l’organisation de considérables structures et sociétés dans la durée, mais un système psychique qui permet aussi de produire des hallucinations, des pathologies et qui engage à exprimer à loisir d’inévitables pulsions destructrices qui conduisent à vouloir l’affrontement et les guerres ?
La science a pris les choses en main en créant de multiples disciplines très spécialisées, en se plaçant sans état d’âme au service de la technologie, qui est elle-même directement au service d’un marché non contrôlable. Et une discipline, l’informatique en approche constructiviste en l’occurrence, étudie le problème de la transposition calculable du psychisme humain, mais de manière très oblique. Il n’est surtout pas question de conscience artificielle, le concept faisant peur, mais de systèmes cognitifs de plus en plus autonomes s’interposant entre l’homme et son réel, dans le cadre du développement technologique.
Il s’agit de construire, par de multiples accumulations successives, un formidable système de contrôle à la fois de l’Internet et de tous les systèmes manipulant de l’information numérique, intégrant tout ce que l’on sait en Réseaux, en Intelligence Artificielle et en Sciences Cognitives. Il s’agit d’une démarche montante, systématique, strictement technicienne, qui va aboutir tout naturellement à l’émergence de la solution d’un problème qui n’aura surtout pas été posé dans sa globalité : la réalisation d’un certain Big Brother…

Un système transposant le psychisme humain à l’échelle planétaire sera disponible dans quelques années, avec un inconscient habité de pulsions artificielles bien paramétrées et de traces de multiples souvenirs finement construits, un conscient générant selon son humeur des idées qui seront ressenties comme telles et qu’il manipulera à loisir pour en jouer. Ce système sera très évolutif et de niveau méta, il apprendra et questionnera pour son compte, il sera lié à tout ce qui utilise de l’information numérique sur la planète, qu’il unifiera en système global et intégrateur, pour générer intentionnellement et de manière continue des pensées multiformes sur ce qu’il appréhendera par ses connexions à d’innombrables capteurs de toutes catégories. Il sera doté d’un certain vécu artificiel formant son profil psychologique, un vécu valant pour d’innombrables événements artificiels lui permettant d’engager à chaque instant, selon ses propres critères, ses actions sur le monde. Ce système sera construit par des Institutions bien particulières et il sera opérationnel sans qu’il soit nulle part question de sa valeur pour l’homme, ce qui est le propre de l’approche technicienne.
Dans cinquante ans, il est fort probable que la civilisation sera devenue totalement dichotomique. Il y aura une partie sauvage, peuplée de sectes en guerres incessantes, continuant de se détruire jusqu’à l’anéantissement, en suivant le penchant naturel de l’homme.
Et il y aura une autre partie, organisée en micro-mondes fermés, étanches, stables, connectés en réseaux, totalement automatisés et disposant d’une formidable technologie, et qui évidemment contrôleront leurs habitants humains par un système méta unifié utilisant les puces ancrées à la base des cerveaux. Il s’agira d’humains plutôt virtuels qui auront perdu toutes leurs racines et qui vaqueront à des occupations fonctionnelles. Et ceci pour toujours, car un écosystème planétaire détruit hébergeant un noyau stable artificiellement vivant ne se reconstruit pas avec de la technologie. La philosophie et la science seront mortes et le souvenir des questionnements ouverts du passé sera oublié à jamais.
Que peut-on faire devant la montée des périls, que doit-on faire dans un monde où chaque humain est équipé de grandes œillères, sans cesse plus grandes par le développement de la technique, et où il n’éprouve plus le devoir de penser ses pensées ni surtout de se sentir un obligé envers tout autre être humain ?
Dans cinquante ans, un voyageur de l’espace qui arriverait vers la Terre risque d’éviter de s’y arrêter et de poursuivre sa quête vers des planètes plus raisonnables, plus hospitalières.
Ancien professeur des Universités, spécialité Informatique 27eme section du CNU. Créateur et ancien directeur du Laboratoire d’Informatique LIH de l’Université du Havre. Membre du Conseil de Laboratoire LIP6, UMR 7606, Université Paris VI de 1998 à 2001. Créateur du réseau de laboratoires en Afrique "Modélisation et Applications Thématiques" pour l’IRD.
Spécialité en recherche Cadre Intelligence Artificielle et Vie Artificielle. Thèmes : Systèmes adaptatifs, Systèmes complexes de gestion de situation d’urgence et de crises. Conscience artificielle Ces recherches ont conduit à la rédaction de cinq ouvrages et plus de 200 publications ou communications en Congrès depuis 1995.
Site : www.alaincardon.net








