Dans le tumulte Jefferville me glisse à l’oreille : — Les forces vives du pire des mondes sont dans l’image. Le pouvoir monarchique de l’Abbaye est dans le verbe. Nous allons assister à une confrontation digne des grandes rivalités de la mythologie antique. Vous devriez être ravi. Nous sommes au premier rang pour assister en grandeur réelle à la mise en pratique de vos théories. Pour autant, ce n’est pas là que se situe les vrais enjeux. Tout ceci est un écran de fumée. Croyez-moi. Je n’ai pas le temps (...)
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Mais vous en savez quoi, Jefferville ? Je vois comme lui Leïla rendre à Phoros Ak ses courbettes obséquieuses. J’imagine sans difficulté le cynisme qu’elle y met. Je constate avec une admiration incrédule le sang-froid de cette femme devant l’homme qu’elle a fait rechercher pendant des années pour le mettre hors d’état de nuire. Ils sont à quelques mètres de nous et semblent nous ignorer. Ils me donnent surtout le sentiment de se tenir en respect. Les voilà qui s’écartent l’un de l’autre, chacun vers un (...)
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Je me retourne vers eux. La flèche a disparu. Nous sommes entrés dans le territoire d’Isaburg. Marta m’a pris la main et me force à m’asseoir.
Et qu’est-il arrivé ? demande-t-elle. J’ai pensé tout haut ?
Après la police de l’Abbaye est arrivée et a recueilli Sylvain qui était dans l’état que vous pouvez imaginer, dit le vieil antiquaire.
Comment savez-vous tout cela, Jefferville ? Mais je ne m’attends plus à une réponse quelconque et une moue désabusée accompagne un geste lent pointant vers l’avant de (...)
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Oui c’est là que l’ange a embouti ma hanche, si vous voulez savoir, Jefferville, mais vous, vous savez et je ne sais pas comment. Je me rends soudain compte qu’il ne sert à rien à cet instant précis de me taire, pas plus qu’il ne sert de parler. Jefferville a lu dans mes pensées.
Les Black Rajahs, murmure-t-il.
J’ai un frisson. Il connait même leurs noms.
Les Black Rajahs sont la plaie des citarchies. Les ombres de l’ombre, fait Kraziermik dans un souffle.
Je tourne la tête vers lui. Il s’est (...)
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Derrière le petit palais, des luminaires éclairent le canal étroit et sombre qui borde le parc de Gloskam. Cette partie de la résidence est surveillée jour et nuit. Le canal est sensé être un passage public mais aucune embarcation ne peut l’emprunter sans être fouillée de fond en comble par les services de sécurité qui eux-mêmes ont un accès restreint à l’intérieur du périmètre de Gloskam. A cet endroit, le canal est bordé par un mur de pierre rehaussé de barbelés numériques reliés aux tours de contrôle. La (...)
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La silhouette de Leïla apparait en miniature au dessus de l’U-Phonx. Elle est assise sur la chaise officielle de porte-parole de Big Black Banana. La retransmission technique est d’habitude parfaite. Ce n’est pas le cas. Des bruits de fond brouillent sa voix et l’hologramme vacille par moments. Pour autant Leïla conserve l’élégance, la prestance, la noblesse qui m’émeuvent quand je pense à elle.
— Bonsoir messieurs, bonsoir Marta. Pardonnez cette intrusion. Les choses se précipitent et il est capital (...)
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— Nous vivons dans un monde où l’observateur ne peut plus se considérer comme hors-jeu, fait Jefferville .Le fait que vous soyez notre voisin, votre curiosité – pour ne pas dire votre espionnage mais je ne veux pas polémiquer là-dessus – votre curiosité, donc, suggère que vous êtes partie prenante. Nous ne savons pas encore comment mais nous en sommes persuadés. C’est pourquoi nous vous sollicitons.
— Admettons. Quelqu’un souhaite se venger … de vous ? Vous avez quelque chose à vous reprocher ?
— (...)
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Quelques instants plus tard nous sommes seuls, ou presque. Le vin a été servi. Le personnel a pris une position de repli stratégique - distance discrète, hors de portée de notre conversation. Jefferville porte le verre à ses lèvres et boit une petite gorgée sans avoir l’air d’y prendre garde tandis que Kraziermik lève le sien avec volupté. A peine son verre reposé, Jefferville : — Que pensez-vous de cette statue ?
Kraziermik lui lance un regard haineux. Il lui gâche son plaisir. Jefferville lui décoche (...)
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Quelques fenêtres éclairées s’éteignent à notre passage. Un couple de résidents émerge d’un porche et nous salue en marmonnant une formule de politesse. Savoir-vivre minimal de la communauté Gloskam. Ils se dirigent eux-aussi vers la salle d’hôtes. Des occupants dont je ne connais pas le nom mais dont les visages me sont familiers. Nous échangerons quelques mots tout à l’heure. Ou pas. Nous arrivons devant le petit palais à ses colonnades et tourelles baroques qui sert de restaurant. Il était temps, ma (...)
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La pontianak est dans sa boite de métal. Elle me regarde et me sourit. Un halo fluorescent lui pare les yeux puis l’entoure de la tête aux pieds. Un instant elle n’est qu’une forme sombre baignée dans la lumière pâle qui la parcourt. Puis un faisceau blafard éclaire de l’intérieur la tête de l’enfant entre ses cuisses, et remonte dans le ventre mettant en évidence le petit animal incrusté sur son ventre. On dirait que sa langue jaillit du nombril : c’est comme si elle s’engouffrait dans la bouche au lieu (...)
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C’est le fief de Leïla, mère abbesse des citarchies, autrement dit la patronne des quatre-vingt douze citarchies de Big Black Banana. Gloskam est une de ces citarchies. L’Abbaye d’Isaburg tire sa puissance et sa richesse des budgets publici-taires qu’elle gère sur l’ensemble du territoire. Je fais partie de ses clients. Le mythodrome est devenu un de ses plus gros budgets. L’Abbaye d’Isaburg est l’unique et seule agence de publicité de Big Black Banana – Leïla a trusté le marché et aucune agence (...)
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Je ne vais pas rester comme ça sur le canapé tout l’après-midi. Il faut que je me secoue. Je me prends au pied de la lettre en faisant un mouvement qui déclenche une douleur insupportable à la hanche. A croire que je le fais exprès. Mais qu’est-ce que c’est que cette hanche ? Pourquoi ça ne peut pas guérir ce truc ?! Je me replace comme je peux. Un corbeau croasse, moqueur - que fais-tu de ton corps ?
Dans Gloskam les reconstitutions et les embellissements sonores exigés contractuellement par les (...)
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L’instant suivant l’écran de l’U-Phonx mural s’allume et j’entends en même temps le grésillement caractéristique d’un appel entrant et un rire déchire le silence. Je me retourne vers le mur digital où apparait le visage en gros plan de Jefferville.
— Intéressante expérience non ?
Il a les traits creusés. La première idée qui me vient à l’esprit est que mon écran mural accentue les défauts de mes interlocuteurs et qu’il faudra que je le fasse réparer. Je suis trop surpris pour réagir sainement et me mettre à (...)
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Marta sourit. Quoique. Est-ce un sourire ? Je fronce les sourcils.
— Qu’est-ce que tu as ?
C’est la question que j’ai posé à Jon. Un instant je crains que ça ne déclenche une réaction du même genre. Non, ca va. Elle ne part pas. Le ton était différent. J’imagine que ma question à Jon était inquiète. A Marta elle est curieuse. Je n’en démords pas, ce n’est pas son sourire habituel.
— Il faut que je vous dise quelque chose.
Aïe, je savais bien.
— Le petit monsieur d’en face… Kraziermik.
— Oui ?
— Il m’a (...)
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Marta était descendue par l’échelle.
— Je vous aide à remonter ?
— Non ça ira.
Je me suis hissé jusqu’à l’escalator avec ma canne qui est ensuite tombée à mes pieds. J’ai regardé Marta qui m’interrogeait du regard.
— Oui, lui ai-je fait, comme le siège s’élevait, prends-là.
Elle a pris la canne et nous nous sommes retrouvés à l’étage, c’est-à-dire au rez-de-chaussée. Marta s’occupe de moi depuis l’accident. Cela fait un an maintenant. Elle est toujours de bonne humeur. Elle est colombienne. Très typée (...)
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Autant que j’explique ici ce qu’est mon mythodrome. C’est un écran souple. Le doigt effleure une zone précise : le mythodrome se met en marche. C’est un système informationnel à double entrée, bi-connecté, donc. D’un côté il a accès à la quasi-totalité de l’histoire de l’humanité sur le thème que vous avez choisi. Mettons : chagrin d’amour. Je n’ai pas de chagrin d’amour en ce moment, c’est pour donner un exemple. Les données théoriques, historiques et sociologiques de l’économie amoureuse, les romans d’amour des (...)
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D’étranges manières de la part de l’antiquaire et des suspicions de (ou sur) Jon
Une nuit les deux forbans se sont attardés dans la grande pièce. Jefferville s’est installé dans un fauteuil à l’ancienne, genre Louis XVI, relique de son stock sans doute, pièce rare sûrement. Pas installé, effondré plutôt. Il a l’air anéanti. Rien à voir avec l’impression qu’il donne quand je le rencontre. Il fixe la statue comme s’il est décidé à lui adresser la parole. Parfois il lève sa main droite vers elle. C’est un geste (...)
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Jeffrey Jefferville a reçu une statue de bois d’un expéditeur inconnu. Elle a la taille d’un enfant d’une dizaine d’années, et n’en a que la taille : elle ne dégage rien d’attendrissant. Monstrueux plutôt. Jefferville ne sait pas encore, ni son secrétaire particulier Domenic Kraziermik, ce que leur veut cette statue. Ils pourraient. J’avais compris que cette information se terrait quelque part dans le cerveau de Jefferville. Ca va lui prendre du temps pour aller la rechercher. La statue vient demander (...)
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La publication en feuilleton de L’Heure dans Futur Hebdo est une idée épatante. Bravo Olivier Parent qui me l’a proposée ! Le feuilleton-roman est passé de mode…c’est la meilleure des nouvelles… ce qui passe revient si vite.
A l’heure où j’écris ces lignes L’Heure n’est pas achevé. Ce pourrait passer pour un joli proverbe : le futur ne l’est pas non plus, rien n’est jamais achevé. Tout est en construction permanente, rien de ce qui arrive n’est prévisible. La prospective ne peut qu’être créative, jamais (...)
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Fin du 21ème siècle. La mégalopole de Big Black Banana s’étend de Liverpool à Gênes. C’est le monde qu’on attendait. Le pire des mondes pour les uns : bidonvilles lugubres et instables ; des poches privilégiées pour d’autres : sanctuaires de pouvoir et de privilèges. J’ai la chance d’être du bon côté du manche mais c’est un peu vite dit, les fractures ne sont plus ce qu’elles étaient. J’ai exploré ces deux mondes à mes risques et périls et je crois que ma hanche s’est brisée dans ces passages.
Fin du 21ème (...)
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